Le Gros Rouge et les Petits Blancs

Le « Canard Enchaîné » de cette semaine (18/01/23, p. 2) ironise sur les propos de Fabien Roussel, du Parti communiste français, ayant déclaré au « Journal du Dimanche » du 15/01 que « la gauche façon Mélenchon a atteint son plafond de verre ». « Fort de ses 2,28% de voix en 2022, Roussel sait de quoi il parle », ajoute le « Canard ». Bien vu, effectivement le PCF n’en finit pas de son parcours crépusculaire – entamé bien avant la faillite de son ancienne maison-mère moscovite – et, donc, il est tentant de ricaner avec le célèbre volatile. Mais si on y regarde de plus près, on est en droit de se dire que Fabien Roussel a peut-être bien raison, sur ce coup-là, et que sa modeste (quoique moins risible que celle de sa concurrente socialiste) performance électorale n’y change rien.

En France comme dans beaucoup de démocraties, la force politique montante c’est la droite radicale, nationaliste, autoritaire, volontiers raciste sinon xénophobe. Et compte tenu de la politique autiste et bornée mise en oeuvre par un pouvoir macronien (singulièrement, ces temps, le recul de l’âge légal de départ à la retraite) générant ici et là colères, frustrations, sentiments d’injustice, les perspectives électorales pour Marine Le Pen en 2027 sont rien moins que flamboyantes. On peut s’y résigner/s’en foutre, éventuellement s’en réjouir ou, comme à droite, prétendre « chevaucher le tigre ». Sinon, on on peut considérer l’accession de Le Pen au pouvoir comme une catastrophe – c’est cette dernière attitude qui est largement partagée par les gens de gauche, dont votre serviteur. Or le parti de Marine Le Pen domine aujourd’hui électoralement les catégories populaires anciennement acquises aux communistes ou aux socialistes (on ne compte plus les anciens bastions « rouges » ayant viré Rassemblement National, singulièrement dans les géographies industrielles sinistrées) quand elles ne s’abstiennent pas de voter. « Le Pen, le peuple », ce n’est plus le slogan un peu wishful-thinking du papa dans les années 80-90, c’est une réalité, à bien des égards. De nouveau, à gauche on peut s’en faire une raison, comme le fit une note de la fondation Terra Nova (proche du Parti socialiste) en 2011, préconisant de délaisser l’électorat ouvrier pour lui préférer une population urbaine et « plus éduquée », ou bien s’efforcer de reconquérir ce vote populaire : c’est, si on a bien compris, l’ambition de Jean-Luc Mélenchon et de ses « insoumis ». A cet effet, on a conceptualisé la « cible »: les « fâchés pas fachos » susceptibles d’utiliser le bulletin Le Pen pour exprimer leur colère mais qui par ailleurs n’adhéreraient pas à la « préférence nationale ». Alors de la colère on leur en en donne, sur un ton volontiers populiste – Mélenchon est très doué pour ça – et on y va. Mais au final, qu’en est-il? François Ruffin, interviewé au sortir du 1er tour de l’élection présidentielle de 2022 (« Libération », 13/04/22), constatait que « jusqu’ici, les «fâchés pas fachos» ne se tournent pas vers nous. Nous ne parvenons pas à muer leur colère en espoir. » Il prenait pour exemple sa circonscription de la Somme où Mélenchon a obtenu des scores très élevés dans les quartiers populaires d’Amiens mais a singulièrement échoué dans les petites agglomérations, reflets de la fameuse « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy (2014). Dans l’interview, François Ruffin y croit encore, affirmant qu’à ses yeux « la question sociale peut rassembler » et se demande si son mouvement doit consolider ses acquis dans les grandes agglomérations ou « s’enfoncer dans les profondeurs du pays ». La question c’est bien sûr de savoir si lesdites « profondeurs » sont bien disposées à l’égard de Mélenchon et des siens.

Si l’on examine les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, en indiçant, comme je me suis amusé à le faire, les résultats par taille d’agglomération (source: « Libération », résultats dans environ 35 000 villes – 75% des inscrit.e.s, 98% des votant.e.s, hors Français de l’étranger et Mayotte : https://www.liberation.fr/apps/2022/04/explorer-presidentielle-2022), on relève que les courbes de Mélenchon et Le Pen sont quasiment symétriques: le premier est particulièrement performant là (les grandes villes) où la seconde est sous-représentée, et inversement:

Quant à Fabien Roussel, même si son score est presque dix fois moins important que celui des deux autres (une base « 100 » plus faible donc des indices moins robustes/comparables), on remarque que, tendanciellement, sa courbe ressemble davantage à celle de Le Pen qu’à celle de Mélenchon – plus forte performance dans les petites agglomérations que dans les grandes. En clair, et en simplifiant un peu: les « fâchés pas fachos » de la « France périphérique » qui votent à gauche, choisissent, de façon relative, plus volontiers Roussel que Mélenchon. Alors c’est qui, du coup, tous ces gens qui ont tendance à faire défaut au tribun « insoumis »? On se souvient des efforts – pathétiques et infructueux – que fit Mélenchon pour s’approprier le mouvement des « gilets jaunes » il y a quelques années : « fâchés » ils et elles étaient, à n’en pas douter, « pas fachos » c’est moins sûr – certaines et certains d’entre eux sont allés gonfler les listes électorales du RN lors des élections locales. Les « gilets jaunes », donc, figures emblématiques de la cible électorale à arracher aux griffes de Marine Le Pen, version française des « petits blancs » états-uniens, souvent pas assez riches pour vivre correctement mais pas assez pauvres pour être captés par les radars de l’aide sociale. Des « petits blancs » a priori car la prévalence des personnes issues de l’immigration est beaucoup plus faible dans la « France périphérique » que dans les grandes agglomérations – phénomène qu’on observe partout en Europe.

Et il est là, le problème de Mélenchon. Car son projet, c’est d’entraîner l’ensemble des « dominés » ou supposés tels, c’est de réaliser l’ultime « convergence des luttes », parousie au coeur du rêve de la gauche de la gauche. Et pour ce faire, il a développé un « récit national » alternatif à celui de Le Pen, le projet d’une « république antiraciste » où la « créolisation » est assumée sinon souhaitée. On ne niera pas le courage intellectuel et politique derrière une telle vision, par les temps qui courent. Mais entre constater sans s’énerver la réalité d’une multiculturalité à l’oeuvre dans les grandes agglomérations et en faire le coeur d’un projet de société pour tout un chacun, il y a de la marge. D’autant que la France a beau se mettre la tête dans le sable – cachez ces statistiques ethniques que je ne saurais voir – il y existe une « question raciale », une défiance à l’égard d’un « autre » d’autant plus fantasmé qu’on n’y est pas nécessairement confronté au quotidien, dans les petites agglomérations et en zone rurale, singulièrement – d’où les scores parfois stratosphériques qu’y réalise l’extrême-droite. Par ailleurs, le « récit national » proposé par Mélenchon, comme celui de Le Pen et Zemmour, fait délibérément l’impasse sur les aspérités culturelles non-hexagonales des Alsaciens, des Basques, des Bretons … La République une et indivisible demeure l’horizon indépassable, qu’elle se pense universaliste/lumière du monde chez Mélenchon ou vouée à l’exaltation de la « terre et des morts » de Maurice Barrès pour Le Pen/Zemmour. Et puis chez les « insoumis », se penser descendant d’esclave ou de colonisé d’abord et avant tout, c’est légitime, tandis que réclamer le rattachement de Nantes à la Bretagne ou l’extension de l’usage de la langue bretonne, c’est suspect : on ne saurait avoir de revendication identitaire que si on est officiellement reconnu comme ayant une identité de « dominé ». Les « petits blancs » ne sauraient dès lors contester d’aliénation que si elle est économique et sociale et sont sommés de fusionner sans barguigner dans un « peuple » en lutte contre le « système capitaliste » : un projet qui peut passer la rampe dans des cadres de vie intrinsèquement cosmopolites (les villes) mais qui ne fait pas nécessairement battre des mains quand on vit de facto dans un entre-soi ethnico-culturel, un entre-soi auquel on n’entend pas nécessairement renoncer. Or si Fabien Roussel et les communistes sont a priori sur la même vision jacobine et marxiste (l’économico-social prime tout) que les « insoumis », contrairement à un Mélenchon ils ne parlent pas de questions identitaires à tout bout de champ (c’est le cas de le dire). Tandis que Jean-Luc Mélenchon, à force de thématiques comme le « racisme systémique », de petites phrases comme « la police tue », à force de visiblement s’entourer de gens obnubilés par les « discriminations intersectionnelles », se met en avant comme le candidat d’une France des quartiers populaires urbains, c’est-à-dire mélangés. Et son constat sinon son idéal de « créolisation » peut ressembler furieusement au fameux « grand remplacement » – un biais de confirmation pour tous les gogos complotistes. En cela, il commet la même erreur stratégique que le Parti Démocrate et les progressistes aux Etats-Unis – l’emphase sur la « défense des droits des minorités » – décrite par le chercheur américain Mark Lilla (« La gauche identitaire », Stock, 2018), qui se sont aliéné le soutien des « petits blancs » et, somme toute, que les socialistes français écoutant les conseils de Terra Nova (cf. supra). L’acceptation béate des lois du marché en moins, tout de même, excusez du peu, mais ça ne suffit pas.

Nonobstant, Mélenchon a réussi son pari de devenir le leader incontestable à gauche, c’est indubitablement un « gros rouge ». Mais en laissant implicitement entendre aux « petits blancs », aux « fâchés », qu’ils sont trop cons pour ne pas risquer de devenir « fachos » quand ils n’embrassent pas sa « créolisation », il atteint certainement le « plafond de verre » décrit par Roussel. Du mépris de classe, en quelque sorte. Vis-à-vis de gens qui ont envie qu’on leur parle de pouvoir d’achat, de justice sociale, pas de l’immense bonheur de vivre dans un pays multiculturel.

Kenavo, a wech-all

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