Mais qu’est-ce qu’Hanouna à foutre?

« Télé-populisme – Les dangers du système Hanouna » titre « L’Obs »sur sa couverture, cette semaine. Rien que ça. De quoi parle-t’on? Il y peu Louis Boyard, député de La France Insoumise (LFI) et par ailleurs cadet de l’Assemblée Nationale, s’est fait traiter en direct de tous les noms par Cyril Hanouna, animateur de « Touche Pas à Mon Poste ». Le premier avait cru judicieux, pour expliquer les flux de migrants d’Afrique subsaharienne, d’évoquer à l’antenne le groupe Bolloré qui, parmi d’autres entreprises françaises, « appauvrit l’Afrique ». Ni une ni deux, le second l’agonit d’injures (« tocard », « t’es qu’une merde », etc…), car on ne saurait s’en prendre à l’entreprise Bolloré sur une chaîne appartenant à l’entreprise Bolloré, point-barre. Et jeter l’opprobre sur son « ami » Vincent Bolloré, comme l’expliquera l’animateur plus tard.

Une plainte pour « injure publique » dudit Louis Boyard et des déclarations outrées de différents leaders LFI et autres plus tard – sans oublier l’idée d’une loi visant à limiter la concentration des médias dans les mains d’industriels, nous voici convoqués, citoyens et citoyennes de gauche, autour d’un ring aisé à cartographier: à ma gauche, le gentil député « insoumis » qui-n’a-pas-peur-de-mettre-les-pieds-dans-le-plat; à ma droite, le méchant animateur roublard et vulgaire, tout entier inféodé aux puissances de l’argent, prêt à toutes les bassesses pour faire taire le gentil député susnommé. D’un côté l’élu du peuple empreint de compassion, de l’autre l’histrion gonflé de pognon et d’arrogance. Choisis ton camp, camarade, ce coup-là c’est facile. D’autant plus facile que Vincent Bolloré, employeur de Cyril Hanouna, ne se cache pas d’être un catho à poil ras façon Fraternité Saint-Pie X et déroule largement les plateaux de ses multiples médias à tout ce que la France compte de causeurs Zemmouroïdes. Bref, non seulement le méchant Hanouna lèche les bottes du Grand Capital, mais en plus il roule pour un réac assumé, pour ne pas dire un facho. Autant dire « un danger pour la démocratie », et donc no pasaran, tout ça.

p. 38 de « L’Obs » du 21 au 30/11 2022

Sauf que bon. Notons d’abord que Louis Boyard, avant d’être député, a lui-même émargé sur les comptes du groupe Bolloré, ayant été chroniqueur régulier de… « Touche Pas à mon Poste », justement, ce que n’a pas manqué de lui rappeler Hanouna, entre deux noms d’oiseau. Il faut croire qu’à l’époque le business africain de son patron Vincent Bolloré lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Relevons ensuite qu’identifier, comme cause première non causée de l’émigration des populations subsahariennes, leur « appauvrissement » par des entreprises comme celle de Bolloré, c’est un peu court. Ne serait-ce que parce que, même avec tout son argent et son influence, Vincent Bolloré aurait le plus grand mal à faire fructifier des installations portuaires au Mali, au Tchad, au Niger ou au Soudan. Blague à part: que de grandes entreprises françaises, dont celle de Vincent Bolloré, ne soient pas pour rien dans la gouvernance hasardeuse de nombreux états africains – pour qu’il y ait des corrompus, il faut des corrupteurs – et donc dans les situations de pauvreté qui en résultent, c’est une hypothèse plus que raisonnable. Mais on ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur le rôle de certaines élites politiques et économiques, en Afrique même, dans l’appauvrissement de leurs concitoyen.ne.s (les satrapes pourris jusqu’à pouvoir en fertiliser le Sinaï ne manquent pas, sur le continent). Ni sur le dérèglement climatique, les tensions sur le foncier, le rôle délétère des monarchies du Golfe diffusant un islam rigoriste propre à nourrir les jihadistes en tout genre – et les conflits qui en découlent. Evidemment, tout ça est un peu long à évoquer sur un plateau voué au « clash », au « buzz » et donc à une pensée pré-mâchée et sommaire. Alors va pour « Bolloré l’appauvrisseur » des masses africaines. Et puis, sortir ça sur le plateau de C8, c’est l’assurance d’un bon coup. Dont acte. Bref, on a davantage affaire à un petit malin qui a voulu jouer les cadors dans la cour de récréation qu’à une figure don-quichottesque. Louis Boyard a joué au con, il a perdu, nonobstant ses velléités dans le champ judiciaire, car il est tombé sur plus fort que lui en la matière.

A partir de là, on peut se demander ce qui justifie tout l’émoi autour de cet événement médiatico-politique. Après tout, comme l’explique « L’Obs » dans la même édition, les politiques de tout bord – à commencer par Mélenchon himself – n’ont pas rechigné à aller faire les malins dans cette agora, tandis que du côté de Marine Le Pen on n’entend pas laisser cet espace aux « insoumis ». Pourquoi? Parce que tout au long du champ politique, on s’est persuadés que l’espace ouvert par Cyril Hanouna couvrait une fraction de l’électorat, abstentionniste et rétive au politique, justement – il fut le premier à donner la parole à des « gilets jaunes » – qu’il convient de dûment labourer. A partir du moment où on décide de sciemment se frotter à cet espace télévisuel où, comme dans les réseaux sociaux numériques, toutes les paroles se valent et où ce qui compte c’est le bruit qu’on fait, il ne faut pas après faire mine de se pincer le nez et crier au scandale. Le « TPMP » d’Hanouna, c’est comme le Mondial de foot au Qatar: si on y va, on légitime l’ensemble du bordel, il n’y a pas de « oui mais ». Vouloir conquérir des abstentionnistes et « porter sa parole » c’est bien gentil, mais de deux choses l’une: soit lesdits abstentionnistes peuvent être convaincus par la présence de tel ou tel politique à changer de comportement, auquel cas on y va quelles qu’en soient les conséquences et on ferme sa gueule, soit leur « conquête » est une vue de l’esprit et on n’y va pas. Se lamenter sur le « pouvoir » d’un foutriquet comme Hanouna (et sur le supposé machiavélisme crypto-fasciste de son patron) tout en voulant séduire son auditoire, c’est de la jérémiade comme seule une gau-gauche pleurnicharde et hypocrite sait nous en donner le spectacle.

Je n’ai, autant que je me souvienne, pas visionné la bouse télévisuelle d’Hanouna davantage que dix minutes de mon existence. J’en garde le souvenir d’un espace foutraque, qu’un tutoiement généralisé rendait faussement convivial. De la merde, pour tout dire. Et j’ai du mal à me persuader que les parts de marché soi-disant faramineuses de cet espace médiatique soient un levier significatif en matière politique (« convaincre »): si tant est que son audience soit numériquement substantielle, il est à peu près certain qu’elle est également très volatile. Et donc, Hanouna rien à foutre.

Ciao, belli.

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